Vernir le pont d'un yacht en bois de 1929 : pourquoi c'est refait chaque année
Comment on entretient les vernis extérieurs d'un bateau classique en teck et chêne. Produit utilisé, nombre de couches, temps de séchage, coût. L'expérience concrète de 10 ans de restauration sur le Davia.
Par Bruno Van Hemelryck, président de l'Association Davia
Quand je dis « 2 400 heures de travaux depuis 2014 », la moitié de ce temps concerne les vernis. Pas la coque, pas les moteurs : les vernis. Et chaque année, on remet une couche. Voici pourquoi, et comment on procède concrètement sur le Davia.
Le bois d'un yacht de 1929
La coque du Davia est en chêne, iroko et pin du Maine. Les plats-bords, la timonerie et les boiseries extérieures sont en teck. Le teck est idéal pour le marin : dense, gras, naturellement imputrescible. Mais il est aussi sensible aux UV, et sans protection il grise en quelques mois, puis se fissure.
Le vernis, sur un bateau classique, ne sert pas à décorer. Il sert à protéger le bois de l'eau, du sel, du soleil et des cycles gel-dégel. Un pont non verni, même en teck, survit 5 à 10 ans selon le climat. Un pont bien verni, entretenu chaque année, peut durer un siècle — comme celui du Davia.
Les dégâts avant intervention
Quand j'ai repris le bateau en 2014, les vernis extérieurs avaient été posés en 2015 par Francis Ruffenach avant la vente. Une seule couche, sur une surface mal poncée. Esthétiquement c'était présentable. Techniquement, ça n'a pas tenu deux ans.
Dès 2017 j'ai dû tout refaire. J'ai bossé au chantier naval Evans à Migennes, sous l'œil de Simon Evans — lui-même passionné de bateaux de Dunkerque. Il m'a donné la bonne méthode.
La méthode, étape par étape
1. Décapage et ponçage. On retire l'ancien vernis à la décapeuse thermique (pas de décapant chimique, qui attaque le bois). Puis on ponce avec du papier 80, 120, 180, 240. C'est long. Sur le carré arrière du Davia (environ 8 m²), on compte 3 à 4 jours.
2. Inspection du bois. On cherche les fissures, les zones pourries, les joints ouverts. Tout ça est réparé avant de vernir. Sur un bateau de 97 ans, il y a toujours quelque chose à reprendre.
3. Première couche très diluée. Le vernis marin (j'utilise de l'Epifanes Clear Gloss, la référence des bateaux classiques en Europe) est dilué à 50% au diluant spécifique Epifanes. Cette première couche pénètre le bois et sert de primaire.
4. Couches successives. Entre 6 et 10 couches au total, chacune poncée légèrement au papier 320 avant la suivante. Le temps de séchage entre deux couches : 24 heures minimum à 20°C, beaucoup plus si l'humidité dépasse 70%.
5. Finition. Les deux dernières couches se posent sans dilution, au pinceau plat ou au rouleau-spalter. C'est là que le rendu se joue. Une couche ratée = on recommence.
Les chiffres
Sur le Davia, un cycle complet de reprise du pont représente :
- 120 à 160 heures de travail selon les surfaces concernées
- 8 à 10 litres de vernis Epifanes (compter 80 € le litre)
- 3 à 4 semaines calendaires en tenant compte de la météo
- Une fourchette de 1 200 € à 1 800 € par cycle si on achète tous les produits
Chaque année, j'effectue une couche d'entretien sur les zones les plus exposées (pont arrière, panneaux de timonerie). Compter 20 à 30 heures et 200 € de produits. Tous les 3 ou 4 ans, je reprends une zone complète (dépose, ponçage, reconstruction des couches). Et tous les 7 à 10 ans, on refait tout.
Pourquoi pas un produit moderne
Je suis souvent questionné sur les résines époxy, les vitrificateurs deux composants, les protections UV « longue durée » vendues comme une solution miracle. Réponse courte : sur un bateau classique, non.
Une résine époxy crée un film rigide qui se fissure avec les mouvements du bois et s'infiltre en dessous. Un vernis marin traditionnel est souple, il bouge avec le bois. Quand il s'use, on ponce et on remet une couche. Avec une résine rigide, quand elle lâche, il faut tout décaper au diluant agressif, et on abîme le bois dessous.
Les bateaux de l'Association of Dunkirk Little Ships ont tous un point commun : leurs propriétaires utilisent des vernis marins traditionnels. Ce n'est pas par nostalgie, c'est parce que ces produits fonctionnent depuis 100 ans sur ces mêmes bateaux.
Ce que ça donne
Aujourd'hui, le pont et les boiseries extérieures du Davia sont en bon état général. Le grand chantier de reprise complète du pont avec retour du teck d'origine est prévu dans les deux prochaines années, en préparation du centenaire de 2029.
C'est pour ce chantier-là, entre autres, que l'association sollicite des dons. Un pont de teck neuf sur 15 mètres coûte plus cher qu'un moteur refait à neuf.
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